Pourquoi les clichés sont dangereux pour votre roman
Un cliché, en écriture, est une expression ou une image si souvent utilisée qu'elle a perdu tout pouvoir d'évocation. « Des yeux bleus comme l'océan », « un silence de mort », « son cœur battait la chamade » : ces formules glissent sur le lecteur sans laisser de trace. Elles ne sont pas incorrectes — elles sont invisibles. Et en littérature, l'invisible est le pire ennemi du style.
Les clichés signalent au lecteur (et à l'éditeur) que l'auteur n'a pas cherché ses propres mots. Qu'il s'est contenté de piocher dans le réservoir collectif au lieu de forger sa voix singulière. Or, c'est précisément cette voix que recherchent les comités de lecture. Un manuscrit truffé de clichés sera refusé avant la page 20.
Les 5 catégories de clichés à repérer
1. Les comparaisons usées
« Blanc comme neige », « rapide comme l'éclair », « doux comme un agneau ». Ces comparaisons ont été percutantes la première fois qu'elles ont été utilisées — il y a plusieurs siècles. Aujourd'hui, elles n'évoquent plus rien. Le test est simple : si la comparaison vous vient à l'esprit instantanément, elle est probablement un cliché.
2. Les descriptions physiques stéréotypées
La femme aux « longs cheveux auburn qui cascadent sur ses épaules », le héros aux « yeux perçants » et à la « mâchoire carrée », le méchant au « sourire carnassier ». Ces descriptions ne créent pas un personnage — elles assemblent un kit de pièces préfabriquées.
3. Les émotions télégraphiées
« Son sang se glaça dans ses veines », « des larmes perlèrent à ses yeux », « un frisson lui parcourut l'échine ». Ces expressions décrivent l'émotion sans la faire ressentir. Elles disent au lecteur quoi éprouver au lieu de le plonger dans la sensation.
4. Les décors génériques
La « forêt sombre et inquiétante », la « ville grouillante de monde », le « bureau austère » : des décors de carton-pâte qui pourraient figurer dans n'importe quel roman. Ils manquent de détails spécifiques qui ancrent la scène dans une réalité concrète.
5. Les clichés de genre
Chaque genre a ses propres poncifs. En polar : l'inspecteur alcoolique et divorcé. En romance : le milliardaire ténébreux. En fantasy : l'élu qui ignore son destin. Ces archétypes peuvent fonctionner, mais seulement si vous les subvertissez ou les approfondissez.
10 techniques pour éliminer les clichés
1. Le test du premier jet
En relecture, surlignez chaque comparaison, métaphore et description physique. Si l'image vous est venue sans effort au premier jet, elle est suspecte. La facilité est l'amie du cliché. Les images originales demandent du travail.
2. Mobilisez les cinq sens
La plupart des clichés sont visuels. Enrichissez vos descriptions avec l'ouïe, l'odorat, le toucher et le goût. Au lieu de « la forêt était sombre », essayez : « l'air sentait la mousse et le bois pourri, et chaque pas produisait un craquement spongieux sous la semelle ».
3. Soyez spécifique
Le cliché est toujours générique. L'originalité vient du détail précis. Ne dites pas « elle portait une robe élégante ». Dites « une robe en crêpe noir, trop longue d'un centimètre, qui balayait la poussière du parquet ». Le centimètre en trop crée une image que le lecteur voit.
4. Cherchez l'angle inattendu
Pour décrire un personnage triste, ne dites pas qu'il a « le regard vide ». Montrez-le qui range compulsivement les objets sur son bureau, ou qui compte les carreaux du sol. L'émotion passe mieux par un geste concret que par une description frontale.
5. Utilisez le point de vue du personnage
Un enfant, un chirurgien et un peintre ne décrivent pas la même scène de la même façon. Le chirurgien verra les cernes comme une « hyperpigmentation périorbitaire ». L'enfant dira que « maman a les yeux tout noirs en dessous ». Ancrez vos descriptions dans le regard du personnage focal.
6. Coupez les adverbes et adjectifs superflus
Les clichés adorent les adverbes. « Incroyablement beau », « terriblement effrayant », « absolument magnifique » : ces intensificateurs n'intensifient rien du tout. Ils affaiblissent la phrase. Préférez un nom ou un verbe précis à un adjectif béquille.
7. Lisez à voix haute
Les clichés passent inaperçus à l'œil mais s'entendent à l'oreille. Lisez vos descriptions à voix haute : les formules préfabriquées sonnent creux. Si une phrase ressemble à quelque chose que vous pourriez lire dans n'importe quel roman, réécrivez-la.
8. Détournez le cliché
Vous pouvez jouer avec les clichés au lieu de les fuir. Retournez-les, poussez-les à l'absurde, mettez-les dans la bouche d'un personnage ironique. Terry Pratchett et Douglas Adams ont bâti des œuvres entières sur le détournement des clichés de fantasy et de science-fiction.
9. Construisez vos propres métaphores
Une bonne métaphore naît de la collision entre deux univers inattendus. Au lieu de « la ville dormait », essayez : « la ville retenait son souffle comme un plongeur avant le saut ». La métaphore fonctionne quand elle crée une image nouvelle que le lecteur n'a jamais lue ailleurs.
10. Faites relire par un bêta-lecteur
Nous sommes aveugles à nos propres clichés. Un regard extérieur repérera instantanément les formules que vous ne voyez plus. Demandez spécifiquement à votre bêta-lecteur de souligner les passages qui « sonnent déjà lu ».
Avant/après : exemples concrets
- Avant : « Ses yeux verts brillaient comme des émeraudes. » → Après : « Ses yeux avaient cette teinte trouble des bouteilles de bière laissées au soleil. »
- Avant : « Le silence était pesant. » → Après : « On entendait le tic-tac de la montre et rien d'autre. »
- Avant : « Il serra les poings de rage. » → Après : « Il enfonça son pouce dans le bois tendre de l'accoudoir jusqu'à sentir la douleur. »
Le mot de la fin
Éliminer les clichés ne signifie pas écrire de façon obscure ou prétentieuse. Il s'agit de trouver vos mots, vos images, votre façon de voir le monde. Chaque cliché remplacé par une image personnelle est un pas vers un style qui vous ressemble — et qui donnera envie à un éditeur de continuer à lire.