Deux genres que tout le monde confond
C'est l'une des confusions les plus fréquentes en littérature : fantastique et fantasy seraient la même chose. Après tout, les deux parlent de phénomènes surnaturels, non ? En réalité, ces deux genres sont radicalement différents dans leur logique, leur ambiance, leur rapport au réel et leur effet sur le lecteur. Les confondre, c'est comme confondre un film d'horreur et un film d'aventure sous prétexte qu'il y a des créatures étranges dans les deux.
Cette confusion est accentuée en français par le fait que le mot « fantastique » est utilisé dans le langage courant comme synonyme de « formidable » ou « extraordinaire ». En littérature, il désigne un genre très précis, avec ses propres codes, ses propres maîtres et sa propre histoire. La fantasy, elle, est un genre d'origine anglo-saxonne qui obéit à des règles entièrement différentes.
Le fantastique : l'irruption de l'impossible dans le réel
Le fantastique est un genre littéraire né au XIXe siècle, dont la définition la plus célèbre a été posée par le théoricien Tzvetan Todorov dans Introduction à la littérature fantastique (1970) :
« Le fantastique, c'est l'hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un événement en apparence surnaturel. »
Autrement dit, le fantastique prend place dans notre monde réel — un monde où les lois de la physique, de la biologie et de la logique sont les mêmes que les nôtres. Puis, un événement inexplicable survient : un mort qui revient, un reflet qui bouge tout seul, une maison qui semble vivante. Le personnage (et le lecteur) ne sait pas s'il doit croire au surnaturel ou chercher une explication rationnelle.
C'est cette hésitation — cette incertitude fondamentale — qui définit le fantastique. Le lecteur oscille entre deux interprétations possibles : soit le phénomène est réellement surnaturel, soit le personnage est fou, rêve ou hallucine.
Les caractéristiques du fantastique
- Cadre réaliste — L'histoire se déroule dans le monde réel, souvent contemporain ou historique. Paris, Londres, un village de campagne, un appartement ordinaire.
- Irruption du surnaturel — Un phénomène inexplicable brise l'ordre normal des choses. Ce phénomène est isolé, inquiétant, souvent menaçant.
- Doute et ambiguïté — Le lecteur ne sait jamais avec certitude si le surnaturel est réel ou si une explication rationnelle existe.
- Atmosphère d'angoisse — Le fantastique génère de la peur, du malaise, de l'inquiétude. Le surnaturel est perçu comme une menace, jamais comme une bénédiction.
- Personnage ordinaire — Le protagoniste est un individu normal, confronté à quelque chose qui dépasse son entendement.
Les œuvres fondatrices du fantastique
- E.T.A. Hoffmann — L'Homme au sable (1816) — Le texte fondateur du genre. Un étudiant est hanté par une figure terrifiante de son enfance. Folie ou réalité ?
- Guy de Maupassant — Le Horla (1887) — Un homme sent une présence invisible qui prend possession de lui. Le chef-d'œuvre du fantastique français.
- Henry James — Le Tour d'écrou (1898) — Une gouvernante voit des fantômes dans un manoir anglais. Ou est-ce elle qui est folle ? Le doute est total.
- Edgar Allan Poe — La Chute de la maison Usher (1839) — Atmosphère gothique, folie, mort et décomposition. Poe est le maître absolu du genre.
- Théophile Gautier — La Morte amoureuse (1836) — Un prêtre tombe amoureux d'une femme vampire. Rêve ou damnation ?
La fantasy : un monde entièrement imaginaire avec ses propres règles
La fantasy est un genre radicalement différent. Ici, pas de doute ni d'hésitation : le surnaturel existe, il est assumé, il fait partie intégrante du monde. La magie, les dragons, les elfes, les prophéties ne sont pas des intrusions inquiétantes dans le réel — ils sont le réel. Le lecteur accepte d'emblée les règles d'un univers imaginaire cohérent.
La fantasy crée des mondes secondaires (terme inventé par J.R.R. Tolkien) avec leur propre géographie, histoire, peuples, langues et systèmes de magie. Ces mondes sont souvent inspirés du Moyen Âge européen, mais pas exclusivement : la fantasy contemporaine puise aussi dans les mythologies africaines, asiatiques et précolombiennes.
Les caractéristiques de la fantasy
- Monde imaginaire — L'histoire se déroule dans un univers fictif (la Terre du Milieu, Westeros, le Disque-Monde) ou dans une version magique de notre monde.
- Magie assumée — Le surnaturel est normal, codifié, souvent régi par des règles précises (systèmes de magie).
- Quête et aventure — Le récit suit souvent un héros (ou un groupe) lancé dans une quête épique contre une menace universelle.
- Lutte du Bien contre le Mal — La fantasy classique oppose des forces clairement identifiées (la fantasy moderne nuance davantage).
- Émerveillement — Là où le fantastique génère de la peur, la fantasy génère de l'émerveillement, du sublime, de l'épique.
Les œuvres fondatrices de la fantasy
- J.R.R. Tolkien — Le Seigneur des Anneaux (1954-1955) — Le texte fondateur de la fantasy moderne. Tolkien a inventé un monde entier, avec ses langues, sa cosmogonie et ses millénaires d'histoire.
- C.S. Lewis — Les Chroniques de Narnia (1950-1956) — Fantasy allégorique pour la jeunesse, avec un passage entre le monde réel et un monde magique.
- Ursula K. Le Guin — Terremer (1968) — Fantasy poétique et philosophique, avec un système de magie fondé sur les noms véritables des choses.
- George R.R. Martin — Le Trône de Fer (1996) — Fantasy politique et réaliste, sans manichéisme, où les personnages meurent sans prévenir.
- Robin Hobb — L'Assassin royal (1995) — Fantasy intimiste centrée sur un personnage, avec une profondeur psychologique rare dans le genre.
Le tableau comparatif définitif
- Cadre : Fantastique → monde réel | Fantasy → monde imaginaire
- Surnaturel : Fantastique → intrusion inquiétante | Fantasy → élément normal du monde
- Réaction du personnage : Fantastique → doute, peur | Fantasy → acceptation, adaptation
- Effet sur le lecteur : Fantastique → angoisse, malaise | Fantasy → émerveillement, évasion
- Époque d'origine : Fantastique → XIXe siècle européen | Fantasy → XXe siècle anglo-saxon
- Longueur : Fantastique → souvent la nouvelle | Fantasy → souvent le cycle de romans
- Ambiguïté : Fantastique → doute permanent | Fantasy → certitude assumée
Et les genres voisins ?
Pour compliquer les choses, d'autres genres gravitent autour du fantastique et de la fantasy :
- L'horreur — Proche du fantastique, mais l'objectif premier est de faire peur. Le doute n'est pas nécessaire : le monstre peut être bien réel. Stephen King navigue constamment entre fantastique et horreur.
- Le réalisme magique — Le surnaturel existe dans un cadre réaliste, mais personne ne s'en étonne. Pas de peur, pas de doute : la magie fait partie du quotidien. Gabriel García Márquez (Cent ans de solitude) en est le maître.
- La science-fiction — Le « surnaturel » est expliqué par la science et la technologie, pas par la magie. La SF et la fantasy partagent un goût pour les mondes imaginaires, mais la SF se veut rationnelle.
- La dark fantasy — Croisement entre fantasy et horreur. Le monde est imaginaire et magique, mais l'ambiance est sombre, violente et oppressante. Joe Abercrombie et Mark Lawrence en sont les figures de proue.
- L'urban fantasy — La fantasy dans un cadre urbain contemporain : vampires à New York, sorcières à Londres, fées à Paris. Le monde est le nôtre, mais la magie y est secrètement présente.
Comment ne plus jamais confondre
La règle la plus simple pour trancher : posez-vous une seule question en lisant un livre où il y a du surnaturel.
Le personnage principal est-il surpris par le surnaturel ?
- Si oui — s'il doute, s'il a peur, s'il se demande s'il devient fou — vous êtes dans le fantastique.
- Si non — si la magie fait partie de son monde, s'il l'utilise ou la côtoie sans surprise — vous êtes dans la fantasy.
C'est aussi simple que ça. Quand Frodo porte l'Anneau Unique, il sait que c'est de la magie. Quand le narrateur du Horla sent une présence invisible, il ne sait pas ce qui lui arrive. Cette différence — certitude contre doute — est la clé de tout.